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Gregory Gatserelia réinvente le design et encourage les nouveaux talents

Gregory Gatserelia réinvente le design et encourage les nouveaux talents

Depuis qu’il a entrepris son premier projet de design au Liban, dans les années 90, l’architecte d’intérieur Gregory Gatserelia s’est fait connaître au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ainsi que dans le monde, pour ses intérieurs variés. Soutenu par son équipe dévouée de Gatserelia Design, sa compréhension instinctive des collaborations lui a donné la capacité de réussir dans le secteur du design – et d’y rester au sommet. En tant que cofondateur de la passionnante plateforme expérimentale “The Great Design Disaster”, il jette un regard neuf et encourage les nouveaux talents, en cherchant toujours à avancer et à innover. Harmonies s’est entretenu avec Gregory Gatserelia dans son atelier de Beyrouth, pour découvrir l’une des figures les plus importantes du domaine dans la région.

Parlez-nous de vos débuts.
Mon parcours de designer commence au Canada, dans les années 80 et 90. Je vivais le rêve américain, dans une société où tout le monde avait la chance de réussir. En 1987, je fonde Gatserelia Design, à Toronto, avec mon frère. A cette époque, la plupart des designers étaient adeptes du style minimaliste. Je prends alors la direction opposée et crée un intérieur de style baroque pour un café. Je ne voulais pas toutefois me limiter à un style ou un mouvement. Mon travail était bien accueilli. C’était une époque incroyable où le ciel n’avait pas de limites. Je sentais que j’étais capable d’encore plus. Alors, en 1995, je déménage à New York.

Spine, Beyrouth, par Gregory Gatserelia, lauréat des Restaurant and Bar Design Awards 2019, pour le meilleur bar et le meilleur restaurant du Moyen-Orient et d’Afrique.

Dans les années 90, vous transférez votre cabinet de design au Liban. Quels en sont les motifs?
Mon lien avec le Liban se crée de mon cercle d’amis. Après une longue guerre civile, la paix règne dans la région et ces derniers me pressent de m’y installer. Je m’y décide. Ce déménagement se fait alors pour des raisons principalement personnelles.

Quelle situation régnait à Beyrouth à cette époque?
C’était tellement chaotique. Mais j’ai adoré. J’ai dû travailler dur pour percer sur le marché et faire concurrence aux autres. De plus, j’étais habitué à des technologies avancées, et le Liban y balbutiait à l’époque. J’ai participé à d’énormes projets dans toute la région, comme le Dubai Gulf City. Mais, en 2008, la crise financière mondiale a frappé le Moyen-Orient. En cette période difficile, je me suis adapté au ralentissement du marché, j’ai trouvé un équilibre et poursuivi ma carrière. La situation s’est améliorée ensuite, j’ai conçu de nombreux autres intérieurs et remporté même plusieurs prix, ce qui a fait la renommée de mon cabinet. Spine, Beyrouth, a gagné par exemple le prix du meilleur bar global et du meilleur bar du Moyen-Orient et d’Afrique aux 2019 Restaurant & Bar Design Awards. Nous sommes très fiers de cette récompense, car la compétition était avec des designs de plus de 70 pays.

Quelles différences entre le travail au Liban et dans d’autres pays?
Ce pays est toujours plein de surprises. Toutefois, je travaille bien dans le stress. C’est un pays unique, nous nous y adaptons et aimons y être. Mon atelier est comme ma maison, certains employés sont ici avec moi depuis vingt ans et nous sommes comme une grande famille. Je ne serais pas capable de recréer cet environnement ailleurs dans le monde. Cela dit, j’envisage d’ouvrir un petit bureau à Dubaï.

Trouver des pièces créées par des maîtres du design, italiens et français, du milieu du siècle, pour les placer dans cette résidence située dans une tour à Beyrouth, est le principal point fort de ce projet signé Gregory Gatserelia.

La scène de la décoration intérieure au Liban a-t-elle changé depuis votre arrivée?
Quand je suis arrivé à Beyrouth, j’ai apporté de nouvelles idées. J’ai également travaillé en étroite collaboration avec mes clients. C’était un processus long et peu familier, vu qu’ils n’étaient pas encore habitués à de telles collaborations. J’ai même voyagé à l’étranger avec mes clients pour sélectionner des pièces, de l’art et des meubles et les incorporer. Ensemble, nous les choisissions non pas comme un investissement, mais pour l’amour de la chose. La scène au Moyen-Orient a beaucoup changé depuis mon arrivée. Les clients deviennent plus audacieux sous ma direction et c’est merveilleux de les voir grandir. Je suis particulièrement enthousiasmé par l’un de mes projets actuels, une propriété résidentielle dans la capitale.

Votre style a-t-il évolué depuis lors?
Bien sûr. Quand j’étais au Canada, j’étais plutôt minimaliste. Puis j’ai évolué pour adopter un style boudoir et baroque, ce qui était si différent. Pour être honnête, je ne suis pas lié à un style particulier. Je commence chaque projet par une page blanche. N’avoir aucune limite, aucune restriction, c’est ce qui m’excite.

Quelle est votre principale source d’inspiration?
Lorsque j’étais à l’internat en France, je dessinais beaucoup pendant mon temps libre. Mes amis aimaient mes dessins et me demandaient d’en créer pour eux. Comme j’avais un budget serré avec à peine de l’argent de poche, j’ai accepté et j’ai troqué les dessins contre des bonbons. En dehors des bonbons, je me sentais toujours inspiré pour dessiner. Et je suis toujours inspiré et je continue à découvrir.

Avez-vous été influencé par un artiste spécifique ou une époque particulière?
Bien sûr, j’ai mes dieux… Mais je ne me sens pas limité par une certaine période.

Le 4 août 2020, à 18h08, une explosion causée par 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium a lieu à quelques mètres de votre studio. Parlez-nous de cette journée tragique.
J’étais à l’étranger, à Milan, pour visiter un showroom. Juste après 18 heures, je reçois un appel d’un ami me parlant d’une explosion. Puis les vidéos commencent à arriver. Pour être honnête, j’ai été sous le choc pendant plusieurs jours. J’y ai perdu un être cher. Bien sûr, l’atelier est gravement endommagé. Mais heureusement, nous n’avons perdu aucun membre de notre famille.

Votre vision du design a-t-elle changé depuis ce jour?
Je ne veux pas regarder en arrière. J’ai survécu et la vie continue. J’ai vu et vécu tellement de choses au Liban et je veux garder mes rêves vivants pour mes clients. Nous sommes tous dans le même bateau et nous évoluons constamment.

Les matériaux aux formes variées constituent le facteur clé
de ce penthouse résidentiel par Gregory Gatserelia.

Vous avez plusieurs projets en cours de réalisation…
Oui, partout dans le monde: en Arabie saoudite, au Bahreïn, au Qatar, au Royaume-Uni, en France, au Maroc…

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Vous arrive-t-il de vous sentir stressé avec autant de projets en cours?
Pour être honnête, le fait de travailler sur autant de concepts en même temps m’épanouit.

Préférez-vous concevoir des projets commerciaux ou résidentiels?
Chacun a une énergie différente. J’ai la chance de pouvoir choisir mes projets ; je peux être sélectif. Je prends le temps d’apprendre à connaître chaque client pour voir s’il est prêt à faire ce voyage avec moi.

Vous êtes réputé pour travailler avec des artistes locaux et internationaux dans le cadre de collaborations personnalisées. Qu’est-ce que cela apporte à chaque design?
Cela ajoute de la valeur et du caractère unique. Pour un projet à Beyrouth, j’ai dédié un espace uniquement à un énorme mur en céramique créé par Mary-Lynn Massoud. Je collabore régulièrement avec l’architecte et designer de meubles Ewa Szumilas qui réalise des pièces incroyables. C’est passionnant de découvrir de nouveaux artistes et artisans et d’intégrer leurs créations dans des espaces. Cela permet également de mettre en lumière le travail d’artistes relativement peu connus.

En tant que collectionneur avide d’art moderne, auriez-vous un artiste préféré?
Ce n’est pas facile de choisir, mais je dois admettre que le photographe libanais Ziad Antar est un favori. Son processus de création, comme dans sa collection Expired, me surprend toujours. Je suis un humaniste et je sais ce que j’aime, ce qui est beau.

Vous avez cofondé la start-up “The Great Design Disaster” avec Joy Herro, à Milan, pour aider les collectionneurs à apporter leur créativité aux œuvres qu’ils acquièrent. Parlez-nous un peu plus de cette initiative.
Je voulais combler un vide. J’avais l’habitude de fréquenter les marchés aux puces et les galeries pour trouver des pièces. Maintenant, je veux aussi être impliqué dans le design, être plus personnel. “The Great Design Disaster” me permet de concevoir et de travailler directement avec d’autres créateurs. Ensemble, nous pouvons réaliser des pièces sur mesure. Je permets également à mes clients de travailler avec des artistes dans le cadre de collaborations individuelles, ce qui leur ouvre un tout nouveau monde. C’est très excitant. Le processus est responsabilisant, garantit, en même temps, plus de commandes aux artistes et soutient le travail de ceux qualifiés. Récemment, j’ai travaillé sur un projet avec un incroyable artisan de papier mâché.

Comment voyez-vous l’avenir du design d’intérieur au Liban et dans le monde?
Nous travaillons toujours. Toutefois, nous serons bientôt obsolètes, remplacés par l’automatisation. Le design évoluera et les intérieurs du futur utiliseront les nouvelles technologies et des méthodes plus intelligentes, comme la robotique. A mon avis, nous sommes les derniers des Mohicans.

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